Le Camarade Damedjoin Kombate Fidèle, Conseiller municipal de Tône 1 et secrétaire de la fédération CDPA de la commune de Tône 1, revient sur la prolongation de l’état d’urgence dans les Savanes dénoncé à l’époque par la La Secrétaire générale de la CDPA, Adjamagbo-Johnson. Pour notre camarade, la menace sécuritaire est réelle, mais elle ne doit pas servir de prétexte à l’opacité, ni faire oublier la crise alimentaire, sociale et humanitaire qui frappe les populations. 

Flash info : Camarade comment analysez-vous la prolongation de l’état d’urgence dans la région des Savanes ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Il faut d’abord être clair : personne de sérieux ne peut nier la réalité de la menace sécuritaire dans le nord du Togo. Les populations doivent être protégées, les forces de défense et de sécurité doivent être soutenues, et l’État doit empêcher l’extension des violences venues du Sahel.

Mais la sécurité ne peut pas se résumer aux barrages, aux patrouilles, aux restrictions de circulation et aux reconductions successives de l’état d’urgence. Depuis juin 2022, cet état d’urgence, qui devait être exceptionnel, tend à devenir permanent. Or, lorsqu’une mesure exceptionnelle dure aussi longtemps, elle doit être accompagnée d’un bilan public détaillé, d’un contrôle démocratique sérieux et d’une association réelle des élus locaux, de la société civile, des populations et des forces politiques.

C’est précisément sur ces arguments que s’est fondée la députée DMP, secrétaire générale de la CDPA, la camarade Kafui Adjamagbo-Johnson, pour refuser de voter la reconduction de l’état d’urgence. Son refus n’était pas dirigé contre la sécurité des Savanes, mais contre une gestion de l’urgence devenue permanente, opaque, soustraite au contrôle parlementaire, et insuffisamment accompagnée sur le plan social, avec des projets annoncés qui commencent parfois, mais ne vont pas toujours à leur terme.

Flash info : Selon vous, le problème n’est donc pas seulement sécuritaire ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Exactement. L’urgence dans les Savanes est sécuritaire, mais elle est aussi et surtout alimentaire, sociale et économique. Les données disponibles montrent une région sous forte pression.

Selon le Cadre Harmonisé repris par le PAM, sur 288 383 personnes faisant face à des niveaux de crise ou d’urgence d’insécurité alimentaire aiguë au Togo, 87 864, soit 30,5 % du total national, se trouvent dans la région des Savanes.

Cela veut dire qu’au moment même où l’on prolonge l’état d’urgence au nom de la sécurité, des dizaines de milliers de citoyens de la région des Savanes peinent à satisfaire leurs besoins alimentaires de base.

Vous comprenez donc que la réponse militaire est nécessaire, mais elle est manifestement insuffisante pour juguler la misère dans les Savanes.

Flash info : Que reprochez-vous concrètement au gouvernement dans la gestion de cette crise ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Aaaaah, ce que je reproche au gouvernement ? Je lui reproche surtout une approche verticale, fermée et insuffisamment transparente. On ne peut pas demander à des populations qui vivent sous un régime d’exception sans leur offrir en retour, un accompagnement social fort.

Regardez le Burkina Faso, juste à côté. L’effort de guerre y est assumé, mais il s’accompagne aussi d’une mobilisation nationale : Fonds de soutien patriotique, prise en charge des Volontaires pour la défense de la patrie, appui aux déplacés internes, soutien aux communautés d’accueil et stratégie de relèvement sur plusieurs années.

Le Burkina Faso a élaboré une Stratégie nationale de relèvement des personnes déplacées internes et des communautés d’accueil pour la période 2023-2027. Au-delà de l’urgence humanitaire, cette stratégie parle d’accès aux services sociaux de base, de moyens de subsistance durables, de redynamisation de l’économie locale, d’autonomisation des jeunes et des femmes, de prévention des conflits communautaires et de consolidation de la paix.

Au Burkina Faso, la gestion de la crise sécuritaire est devenue une affaire de tout le peuple burkinabè vu la mobilisation populaire que cela suscite. Mais au Togo, la crise sécuritaire dans la région des savanes, il faut le signaler, semble ne concerner que les populations de ladite région et une partie du gouvernement.  La mobilisation populaire est quasiment inexistante, les médias nationaux ne font aucun écho, l’assemblée nationale et le sénat restent silencieux de même qu’une grande partie de la classe politique à l’exception de la DMP et son député qui ont voulu toucher du doigt la réalité du terrain mais qui ont été empêché. Aucun élan de solidarité nationale envers les populations des savanes n’est entrepris depuis le début de cette il y a bientôt six ans.

C’est cela que nous demandons pour les Savanes. Si l’état d’urgence est prolongé au nom de la sécurité, alors l’aide alimentaire, le soutien aux agriculteurs, l’appui aux familles hôtes, l’accès aux soins, à l’école et aux activités économiques doivent suivre le même rythme.

Un état d’urgence digne de ce nom ne peut pas se limiter aux armes, aux contrôles et aux restrictions. Il doit aussi soutenir les agriculteurs, les commerçants, les jeunes, les familles déplacées, les communautés hôtes, les organisations locales et les ménages vulnérables.

Dans une région des savanes où plus de 80% des populations se retrouvent dans les zones rurales et vivent de l’agriculture, du maraîchage et de l’élevage, lorsque l’accès aux champs, aux entrants agricoles, aux pâturages, aux marchés, à la mobilité est perturbé, c’est directement la capacité des familles à se nourrir qui est touchée.

Flash info : La présence de réfugiés et de déplacés aggrave-t-elle la situation ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Oui, évidemment. Les Savanes portent aujourd’hui une charge nationale et régionale très lourde. Le Togo accueille des milliers de réfugiés et de demandeurs d’asile, principalement venus du Burkina Faso. Un rapport conjoint HCR-OIM-UNICEF-PAM indiquait qu’en février 2025, le Togo accueillait 51 204 personnes déplacées de force, et que la région des Savanes abritait plus de 85 % de la population réfugiée du pays.

Cela signifie que les familles hôtes partagent leurs ressources, que les services publics sont davantage sollicités, que les terres et les marchés subissent une pression supplémentaire, pendant que les collectivités locales doivent absorber une crise qu’elles n’ont pas provoquée et qu’elles n’ont pas les moyens de gérer seules.

Flash info : Pourtant, des opérations d’assistance humanitaire ont été menées. Est-ce insuffisant ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Il faut reconnaître ce qui est fait. En janvier 2026, une opération menée par le gouvernement togolais, la CEDEAO et le PAM a ciblé plusieurs préfectures des Savanes. Selon l’ANPC, 2 413 ménages vulnérables, soit 9 940 personnes, ont reçu une assistance.

Mais ce chiffre montre aussi la limite de la réponse. Quand 9 940 personnes sont assistées dans une région où le PAM estime à 87 864 le nombre de personnes confrontées à une insécurité alimentaire aiguë de crise ou d’urgence, on voit bien l’écart entre l’ampleur de la crise et le niveau de la réponse publique.

Le problème n’est donc pas de dire que rien n’est fait. Le problème est de dire que ce qui est fait reste trop ponctuel face à une crise durable.

Flash info : Vous parlez souvent de transparence. Que devrait faire l’État selon vous ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Le gouvernement devrait publier un bilan annuel complet de l’état d’urgence. Ce bilan peut évidemment respecter certaines exigences de confidentialité opérationnelle sur le plan sécuritaire, mais il doit aussi inclure les données sociales.

Nous devons savoir combien de ménages sont vulnérables, quel est le niveau réel de couverture de l’aide, comment évoluent les prix des denrées, quelles sont les pertes agricoles, quel soutien est apporté aux déplacés et aux familles hôtes, et quel est l’accès réel à l’école, aux soins et aux services sociaux.

Le manque de transparence a été clairement mis à nu lorsque le gouvernement, à travers le préfet, a empêché la députée Adjamagbo-Johnson d’exercer son droit de contrôle de l’action gouvernementale dans les Savanes. Si l’état d’urgence est réellement assumé dans l’intérêt des populations, pourquoi refuser le regard d’une élue de la nation ? La sécurité ne peut pas servir de prétexte pour fermer la porte au contrôle démocratique.

La sécurité sans transparence produit la méfiance. L’urgence sans accompagnement social produit l’épuisement. Et l’autorité sans dialogue finit par isoler l’État de ceux qu’il prétend protéger.

Flash info : Quelle place doivent jouer les élus locaux et les forces politiques dans cette situation ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Ils doivent être pleinement associés. Il faut créer un cadre de concertation regroupant les élus locaux, les chefferies, la société civile, les organisations humanitaires, les représentants des jeunes, des femmes, des agriculteurs, des commerçants et des forces politiques.

Dans une crise aussi grave, la loyauté envers la nation ne consiste pas à se taire. Elle consiste à exiger que l’État rende des comptes.

Les populations des Savanes ne demandent pas seulement d’être protégées contre les groupes armés.

Elles veulent aussi cultiver, vendre, circuler, scolariser leurs enfants, accéder aux soins, nourrir leurs familles et comprendre les décisions prises en leur nom.

Flash info : Pour vous, peut-on gagner cette bataille uniquement par les armes ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Non. L’extrémisme violent ne prospère pas dans le vide. Il s’installe là où l’État est absent, distant, injuste ou perçu comme indifférent.

Voilà pourquoi la réponse aux Savanes ne peut pas être seulement militaire. Elle doit être alimentaire, agricole, économique, sociale, territoriale et politique.

La faim, le chômage, le sentiment d’abandon et l’absence de perspectives sont aussi des risques sécuritaires. Si l’État veut protéger durablement les Savanes, il doit protéger le territoire, mais aussi les populations.

Flash info : Quel message souhaitez-vous adresser au gouvernement ?

Camarade Damedjoin Kombate Fidèle : Je veux dire que les Savanes ne doivent pas devenir une zone d’exception permanente. La menace sécuritaire est réelle, mais elle ne doit pas servir de paravent à l’opacité, ni d’excuse à l’insuffisance sociale.

Le gouvernement ne peut plus se contenter de gérer les Savanes uniquement par l’exception sécuritaire. Il doit rendre des comptes, ouvrir le débat, renforcer l’aide, soutenir l’économie locale et traiter cette région non comme une marge militarisée, mais comme une priorité nationale.

Protéger un territoire, ce n’est pas seulement le tenir militairement. C’est aussi permettre à ses habitants de vivre, de manger, de travailler et de croire encore que l’État est là pour eux.

Si le régime en place depuis soixante ans ne peut plus, par manque de légitimité, assumer cette mission ainsi que de nombreuses autres que je ne peux citer ici tant la liste est longue, alors il n’a qu’à rendre le tablier et ouvrir la voie à une transition démocratique et inclusive.

Propos recueillis par RV Adodo ;

Flash info ; 3 juin 2026